Divagation sur la chair

2025

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Un thérapeute et un patient, deux corps se font face, rien ne va de soi. Le thérapeute prête sa chair. Prêter signifie une intention qui engage quelqu’un envers un autre. Ici, c’est le corps du thérapeute (et du patient) dont il est question...

Un thérapeute et un patient, deux corps se font face, rien ne va de soi.

Le thérapeute prête sa chair.

Prêter signifie une intention qui engage quelqu’un envers un autre. Ici, c’est le corps du thérapeute (et du patient) dont il est question. C’est peut-être dans cette intention que se dessine un geste thérapeutique singulier. Une invitation à être en situation.

D’ailleurs ne devrions-nous pas dire, « le thérapeute prête sa chair à la situation » ?

Je m’avance vers la salle d’attente, dans l’étroit couloir qui la relie au cabinet. Il est là, assis, le regard ailleurs. J’esquisse un léger sourire, (ne pas trop en faire), une salutation simple, accueillante. Une invitation à y aller, il me sourit en retour, se lève prend la direction du cabinet, prend place dans son fauteuil.

Deux personnes assises l’une en face de l’autre. Le silence s’installe. Les yeux ne se croisent pas encore. Les mots se laissent attendre. Il y a à cet instant quelque chose de très précieux, de délicat, qui ne fait pas encore figure et pourtant, tout est presque déjà là. Il attend juste de s’exprimer, de trouver le chemin pour prendre forme, pour apparaître. Une création en acte, en chair et en os, est tapie dans les premières secondes, comme si la séance était en germe au creux des bruissements de l’instant.

Je suis toujours surpris par la façon dont mon corps est à la fois en train de penser à lui et en même temps tout entier ouvert à l’autre. L’espace de cet instant, les corps s’ajustent en contact. Le pas léger ou lourd, l’attention hâtive ou plus lente. Un sourire presque trop envahissant ou furtif, les yeux empreints d’intention, quelque chose qui s’installe.

Les corps se regardent, se sentent, tendent une attention discrète à l’autre, l’ouverture n’est jamais sûre, tout en étant déjà là. Des traces d’agitation ou de détente, les jambes se croisent, les doigts en font de même, les épaules tombent ou restent suspendues en l’air. Le silence s’installe et dépasse les corps. Il y a de l’informe, de l’indéterminé. J’ai déjà oublié les pensées d’avant. L’attention est à l’accordage au silence.

La pièce n’est plus tout à fait la même, comme si l’organique déformait la structure des murs. Les mots se laissent attendre, juste avant de les désirer.

C’est aussi dans cet entre, que ce quelque chose prend appui, quelque chose va se dire. Le tout est de ne pas être trop pressé. Avoir cette forme d’attention silencieuse, aérée, presque vaporeuse, comme si les corps étaient déjà plus loin que leurs bords. Comme si les corps pouvaient aller juste un peu au-delà d’eux-mêmes. Quelque part, là où viennent se tisser ensemble les choses qui n’existent qu’à cet instant.

C’est toujours un peu plus que de la chair, c’est aussi du sang, des os, des mots, un imaginaire, une résonance, ce quelque chose en train de se faire. Je le perçois à peine, je le sens dans la lenteur des gestes de la main, ou dans le rythme des premiers mots. Quelque chose est prêt à se déverser, à se remplir et à remplir.