Article publié dans les Cahiers de Gestalt-thérapie n°51, édition l'exprimerie
À la fin du livre « Psychopathologie de l’awarness » se trouve un article de Jean Marie Robine où il déplie quelques concepts clefs de la Gestalt-Thérapie dont celui de situation. Je me souviens encore de la sensation étrange qui m’a parcouru en lisant sous sa plume la citation de Perls : « Laisser la situation contrôler nos actions constituent l’essence de la sagesse1 ». La formule est courte, simple, prometteuse autant que lapidaire et énigmatique, la sagesse comme issue, une invitation pleine de promesses. Et puis, « contrôle », celui qui me laisse peut-être le plus perplexe. Le terme est fort, « contrôle », il suscite immédiatement une résistance chez moi. À quoi, par quoi, ou par qui, devrais-je me laisser contrôler ? Est-ce que la voie de l’émancipation ou l’essence de la sagesse passerait par le contrôle d’une situation sur quelqu’un ?
Je repense à l’expérience en psychosociologie de Milgram en 1963. Pour mémoire, l’expérience consistait à créer une situation artificielle mêlant un scientifique en blouse blanche, un élève censé apprendre une liste de mots et un enseignant-cobaye. Ce dernier est installé sur un pupitre avec plusieurs manettes devant lui. Il a pour consigne de faire mémoriser la liste de mots à l’élève et doit, en cas d’erreur, lui infliger des chocs électriques, même si l’élève se plaint. Le scientifique et l’élève sont des acteurs, il n’y a pas d’électricité au bout des manettes, mais l’enseignant-cobaye ne le sait pas. Les résultats de l’expérience sont édifiants, la majorité des participants se soumettent à l’autorité et infligent des chocs électriques de plus en plus forts, et ce, malgré les cris. Que se passe-t-il dans cette situation ? N’est-ce pas un exemple où la volonté de l’individu se retrouve sous l’emprise de la situation ? Que reste-t-il alors des questions de l’éthique ? Du choix ? De la responsabilité ?
Je ne peux m’empêcher de penser à tous les patients qui viennent au cabinet à la suite d’un « Burn-out ». Ils racontent tous comment l’organisation de travail les a petit à petit menés au bout du supportable. Pour la plupart des patients, le « Burn-out » se manifeste par un effondrement physique et psychique. Le corps lâche, laissant la place à un épisode dépressif pouvant durer plusieurs mois. Un patient me raconte être arrivé un matin sur son lieu de travail en perdant toute présence ; ce sont ses collègues qui lui rapportent des morceaux de souvenirs, la façon dont il a erré dans les couloirs, le regard vide, jusqu’à ce que quelqu’un se décide à l’accompagner vers un service de soin. Il s’en est suivi un arrêt de travail de longue durée. Il était à bout, le corps épuisé, il avait perdu à la fois le sens et la qualité de ses missions. Cela faisait plusieurs mois qu’il avait franchi la ligne rouge de ce qu’il pouvait endurer. Son corps s’est rappelé à lui de façon extrêmement violente. Tout au long des séances, il a fallu revenir sur cette longue expérience qui pourrait s’apparenter à de la dépersonnalisation, la situation professionnelle l’a poussé à bout de forces. Ce patient, comme beaucoup, avait le souci du travail bien fait, acceptait les contraintes imposées par l’organisation de travail, jusqu’à ne plus en pouvoir pour finir par s’écrouler physiquement et psychiquement. L’épuisement professionnel et l’expérience de Milgram ont en commun un abandon à une situation particulière, celle dans laquelle une ou plusieurs figures d’autorités imposent une logique déshumanisante. Dans les deux cas, les personnes nient leur volonté, leurs valeurs au profit des contraintes imposées par la situation. Là encore, comment entendre : « laisser la situation contrôler nos actions » ? Quels ingrédients choisissons-nous dans une situation pour la laisser nous contrôler ? Jusqu’où peut aller l’oubli de soi ? Est-ce que « l’essence de la sagesse » aurait à voir avec une certaine dissolution de nos convictions, valeurs, croyances au profit de la situation en cours ? Et que faire lorsque nous sommes pris dans des situations absurdes, maltraitantes, souffrantes ? Il y a un risque subi pour chaque acteur de la situation, celui de ne pas répondre aux attentes imposées, de ne pas correspondre à ce qu’attendent de nous les figures d’autorités de la situation. Aller à l’encontre demande une volonté qui ne va pas de soi. Pour preuve, le nombre d’enseignants-cobaye qui vont au bout des décharges électriques proposées par l’expérience, et ce, malgré les cris de douleurs exprimés par l’élève-acteur et le nombre de personnes en Burn out toutes organisations confondues
J.M Robine poursuit la réflexion de Perls en ajoutant que lui-même incitait ses patients « à prendre la responsabilité de ce qui leur arrivait2 ». Se laisser contrôler par la situation d’un côté, et prendre ses responsabilités de l’autre. Voilà qui change la perspective et ajoute la responsabilité individuelle comme nécessité. La situation comprend la toile de fond où vient se jouer quelque chose et la façon dont ce quelque chose se joue. Je ne suis pas le même selon que j’entre dans une banque, une boulangerie, une salle de concert. Chaque décor me façonne et, par ma présence, je tends à en façonner l’atmosphère en retour. Et il y a quelque chose de trouble à cet endroit, à ce carrefour, à cette intersection. Le corps en tant qu’espace de résonance est le lieu d’expression de ce trouble. Il en devient à la fois la synthèse et l’instrument. Choisir est le résultat d’une mise en tension reposant à la fois sur une compréhension rapide des données de la situation et sur une responsabilité tissée de l’histoire, des croyances, des valeurs individuelles. Choisir peut devenir le résultat d’un bouillonnement éthique aux conséquences incertaines, chacun peut façonner la situation et la question de la responsabilité se ressent avant tout dans le corps. Robine cite de nouveau Perls : « Si nous sommes créateurs des situations que nous vivons, simultanément nous sommes créés par les situations3 ». Le terme de contrôle laisse la place à celui de création, peut-être plus attrayant, et nous retrouvons dans la formule le même entremêlement de responsabilité ; peut-être est-elle au cœur de l’expérience humaine. Et si toute la complexité se situait à cet endroit, au carrefour des situations, là où se joue l’expérience humaine ? Le décor enveloppe la scène en train de se dérouler autant qu’il est façonné par celle-ci. Il est impossible de savoir quelle entité transcende l’autre en premier. L’intérieur d’une situation est rendu possible grâce à son extérieur à ses bords. Comme l’expérience intime est le résultat d’expériences de contacts avec le monde. Un carrefour, un espace commun auxquels je n’ai accès qu’à partir de mon corps, de sa capacité à éprouver, percevoir et sentir. Une expérience du rapport au réel à la fois commune et évidente autant que singulière et unique. Chaque instant porte en son creux la singularité, le commun, l’étrange et le familier. Nous faisons une expérience sans être toujours bien sûr de la nature de cette expérience. Comment savoir si j’en suis le créateur ou simplement le jouet. De la même façon, je ne suis jamais sûr si ce que j’éprouve m’appartient ou est provoqué par la situation. Si les affects qui me traversent m’appartiennent ou sont en dynamique avec elle ? Qui contrôle qui ? En ce sens, situation et expérience en cours ne sont pas séparables.
Vignette clinique
Une patiente me raconte ses relations amicales et amoureuses. Au fil du récit, je trouve les mêmes ingrédients, la colère, l’incompréhension vis-à-vis des réactions de ses amis / amants. Souvent les mêmes mots qui reviennent : s’ils ne l’aiment pas, ils n’ont cas s’en aller, la laisser. Elle se met à pleurer.
Je la laisse aller, l’écoute, cherche à la soutenir, je retrouve les mêmes motifs relationnels, les mêmes souffrances et façon de raconter. Les plans séquences semblent presque similaires, tant la rythmique est la même. À chaque fois, je ressens le besoin de la soutenir, de tenter de la rassurer en regardant ce qui entraîne les incompréhensions dans la situation, les paroles abruptes. Une façon de rassurer, de consoler ce qui fait souffrir.
Nous travaillons à expliciter et nommer à la fois les enjeux de la situation et, en même temps sa façon d’agir, de se protéger. Quelque chose de trouble se passe à cet endroit. Comment est-ce que son récit prend forme dans l’ici et maintenant de la situation ? Comme si chaque situation était le lieu de répétition des mêmes motifs.
C’est en lisant Merleau-Ponty que j’ai trouvé les mots et idées les plus clairs pour parler de ce que la situation peut entraîner comme trouble. Dans « Phénoménologie de la perception4 », il y a un chapitre où l’auteur décrit la façon dont il voit sa main à la fois comme prolongement de lui-même et en même temps comme étant fondue dans le décor. Il en éprouve une double expérience d’appartenance et de non-appartenance. Une étrange sensation surgit à la lecture de ce chapitre. À partir de quelque chose de très commun, la vue de ma main, je fais moi aussi cette double expérience d’appartenance non-appartenance. Comme si ma propre chair était un élément du décor autant que le décor devenait charnel. Plus tard dans « L’œil et l’esprit », Merleau-Ponty nous propose deux formules illustrant ces propos : « mon corps est au nombre des choses, il est pris dans le tissu du monde5 » et « le monde est fait de l’étoffe du corps6 ». À partir de la puissance évocatrice et poétique de ces formules, j’imagine Merleau-Ponty nous invitant à ressentir l’expérience de la conscience depuis un point de vue entrelacé, un « chiasme ». Nous sommes déjà pris dans le monde autant que le monde est perçu depuis notre chair. Il y a un entremêlement fondateur de notre être-au-monde comme condition première de l’expérience. Je ne peux m’extraire du monde. Je suis entremêlé aux situations, façonné par elle et créateur en même temps. Peut-être une façon de repenser la responsabilité comme étant toujours au creux de ce chiasme ? De cet entrelacement entre individualité et situation ?
Penser notre rapport au monde à partir de ce « chiasme » nous ancre à la fois dans le réel et ouvre en même temps de nouvelles perceptions de notre condition d’être-au-monde. Comme s’il y avait dans ces formules à la fois quelque chose de familier et d’étranger. Prendre le temps de percevoir l’expérience d’être-là, plongé dans le monde, dans le réel, c’est prendre le temps de goûter, de savourer ce que nous vivons d’instant en instant. L’être-là, dans ce que l’ici et maintenant a de plus singulier, d’unique et de commun, presque routinier. Pris dans le flot du quotidien, cette expérience pourrait passer pour un allant de soi, ordinaire. Merleau-Ponty nous invite à prendre le temps de ressentir, percevoir, la sensation d’être pris dans « le tissu du monde », de penser le monde comme « étoffe du corps ». Une sensation qui peut devenir déroutante si nous nous y arrêtons un peu et prenons conscience que les bords de notre perception ne sont pas complètement enfermés dans notre enveloppe charnelle, mais pourraient en affecter le monde lui-même. Je fais l’expérience du monde depuis la perception que mon corps m’offre, cette perception est produite par mes organes, la porosité de mon épiderme, le monde apparaît au travers d’eux, je suis affecté autant que j’affecte. Je suis traversé autant que je traverse. Je pressens que ce que j’éprouve est en lien direct avec le moment présent, l’expérience intime que j’en fais peut aussi basculer dans quelque chose de totalement étranger. Tout mon paysage intérieur en est affecté et, en se laissant affecter, affecte le paysage extérieur en retour. Il y a une porosité qui apparaît comme condition charnelle de l’existence. Peut-être est-ce une des fonctions essentielles du corps que de nous laisser expérimenter cette porosité ? Elle est à la fois affective, sensorielle, motrice, parfois claire, parfois trouble, parfois perturbée. Dans certaines situations elle provoque de l’anxiété, dans d’autres, elle m’embarque dans un flot d’émotions joyeuses ou tristes. Cette porosité, le chiasme, offre une nouvelle perspective dans la façon de penser la responsabilité et son trouble qu’elle provoque. Au creux du chiasme apparaît l’ambiguïté du rapport individu-monde. Je fais à la fois l’expérience de ma propre responsabilité et celle de la situation. Et comme toute ambiguïté, nous avons tendance à vouloir la réduire à son maximum, « soit je suis responsable, soit je n’ai rien à voir là-dedans ».
Or, je suis à la fois responsable et déjà embarqué. Cette expérience peut paraître confuse, dérangeante, source de souffrances. Lors du debrief de l’expérience de Milgram, beaucoup d’enseignants-cobayes témoigneront de ce trouble par la difficulté à expliquer leurs actions, la culpabilité que cela a entraînée ou pour d’autres en cherchant à totalement nier leurs responsabilités. C’est peut-être ce trouble que les patients viennent mettre au travail, de façon non consciente, mais qui se traduit par ces questions : « Est-ce moi le responsable ? » ; « Suis-je fou ? » ; « Qu’est-ce que j’aurais pu faire ? » ; « Qu’est-ce que je devrais faire ? » ; « Je ne sais plus que croire… » ; et toutes ces questions qui racontent comment un monde d’évidence s’est effondré, laissant place au trouble de la situation.
Vignette clinique
Après avoir raconté une situation au travail qui la fait souffrir, une patiente commence à se fermer. Ses yeux se baissent, son corps s’immobilise, je ne sais pas bien si c’est de la tristesse, de la honte, de l’épuisement. Je fais le choix de ne rien dire pour l’instant. L’atmosphère de la pièce se fait de plus en plus lourde. Je reste là, à me laisser traverser. Je décide de prendre le temps, de ne rien brusquer, le temps de l’accordage, ressentir comment elle me traverse. Comme s’il y avait quelque chose à endurer avec elle. Je perçois qu’il y a une nécessité à le vivre. Comme si, pour la première fois elle me montrait à voir, à éprouver, à endurer quelque chose de sa souffrance au-delà des mots. C’est le corps entier qui parle et qui transforme l’atmosphère de la pièce. Ce n’est pas encore le temps de le nommer, il s’agit surtout à ce moment-là d’éprouver. Du moins, je fais le choix de tenir l’instant avec elle. Sans aller trop vite, sans explications, pour l’instant sans mots. Une fois sortie du silence, elle pose les questions : « Est-ce que c’est moi qui ai un problème ? »
Comme s’il était central pour elle de vérifier avec moi sa responsabilité dans cette situation professionnelle. Comme si la remise en question ne pouvait se faire que d’un seul point de vue : le sien, entraînant un repli dans le silence.
Une autre dimension du « chiasme » est évidemment à prendre en compte lorsque l’on parle de situation thérapeutique. C’est le « ici et maintenant » de la séance, durant lequel viennent s’entremêler deux champs affectifs, affectés et affectant, produits par la rencontre entre un patient et son thérapeute, « La situation est créée par l’intersection et l’interaction des champs dont chacun des protagoniste est engagé7 ». Le patient est à la fois porté par les situations qui le font souffrir et à la fois par la tonalité affective de l’instant. La parole du patient et l’agir du thérapeute sont pris dans le tissu de la situation, l’enjeu pour le thérapeute est de s’en rendre disponible. Peut-être ici toute la subtilité d’un agir comme ouverture de possibles au cœur même de la situation. L’attention, l’écoute sont portées par le récit et par l’atmosphère de la séance. La disponibilité est poreuse, vulnérable à ce qui est en train de se passer, aux formes en train d’apparaître. Les deux corps se regardent, se parlent, résonnent comme deux plis de la même scène. C’est tout l’épiderme de la situation qui permet de tenir les bords, de contenir ce qui va se passer lors de l’exploration. La situation fait « peau », à la fois pour le patient et pour le thérapeute. Elle est contenance par la régularité des séances, par la confiance et l’alliance qui s’y installent petit à petit. Tout l’espace se veut contenant, les murs, la disposition des objets du bureau, les fauteuils toujours là, dans une certaine permanence. Un peu à la façon du fleuve d’Héraclite, si l’eau ne coule jamais deux fois, les rives, elles, restent les mêmes. Puisqu’il y a des bords, le fleuve s’écoule calme, reposé ou plus agité, intense, remuante, éprouvante. La permanence des bords permet à l’impermanence du flux de se déployer, d’exprimer les perturbations, les tensions, l’intensité, la sensibilité, la vulnérabilité, les blessures. Chaque mouvement, chaque mot, chaque silence viennent donner du sens à ce flux. Wollants écrit : « La tâche de la thérapie devient celle de déterminer la dynamique de la situation présente telle qu’elle est vécue par le client8 ».
Vignette clinique
Une patiente me raconte des évènements lourds de son passé, de son histoire. Je suis attentif au fait que le récit est décousu, nous passons d’un évènement à l’autre, d’une époque à l’autre sans lien apparent. Mais surtout autre chose attire mon attention ; l’intonation de cette patiente est monotone, le corps semble désaffecté, loin. Je dois fournir un effort pour ne pas me perdre dans le récit. Je ressens un détachement de l’attention, et une distance corporelle s’installe. La situation est à intensité basse, comme s’il fallait tout faire pour ne pas être directement en lien. Pendant qu’elle me parle, son regard est tourné vers le bas. Elle semble seule à faire des liens d’un évènement à l’autre. Je ne sais pas encore comment apparaître, si elle m’utilise ou si je peux exister autrement avec elle.
Entendre, voir, percevoir, éprouver, tout le corps du thérapeute se fait oreille. François Roustang, dans « La fin de la plainte9 », écrit que le thérapeute développe une « oreille parfaite » à l’instar de l’oreille du musicien. Il est capable d’entendre la note, la gamme, la mélodie, la rythmique. Le thérapeute se laisse imprégner par toute la structure musicale de la situation créée avec son patient. Il écoute à la fois les refrains, les solos, les motifs, il entend les silences, les notes parfaites et les perturbations. Tout son corps devient oreille. Et cette « oreille-corps » se baigne dans la tonalité affective produite par la situation. La musique se joue à partir de deux « instruments-corps » que sont le patient et son thérapeute, les murs du cabinet façonnent l’acoustique de la mélodie en train de se jouer. Une rythmique fragile, sensible, faite de redondance et de légère nouveauté. La mélodie se joue encore et encore avec parfois des éclats, des envolées, des solos. Sans perdre de vue que le patient souffre aussi que sa mélodie ne trouve de résonance, d’accordage dans son environnement. Le thérapeute cherche à s’y accorder et créer quelque chose avec. Comme dans une improvisation de jazz, les mauvaises notes seront le point d’appui pour une ouverture, un changement de tonalité. Les perturbations, les cassures, les silences font partie de l’improvisation. L’oreille du thérapeute entend la clarté de la mélodie autant que le trouble de certaines rythmiques, pied d’appui pour l’intervention. Le patient ressent la souffrance dans son corps, sa chair est meurtrie, son intériorité chancelle. L’expérience de la souffrance, bien qu’intime, se donne à entendre dans tout son corps. Comme toute improvisation musicale, intervenir veut dire modifier la mélodie en cours. Le thérapeute - comme le musicien - s’engage à apparaître devant l’autre au travers de cette improvisation. À lui de prendre soin dans cet engagement de la tonalité, de la note, de l’improvisation suffisamment bonne. La situation thérapeutique comme espace d’atmosphère musicale, je ne peux ici m’empêcher de repenser au concept de Stimmung chez Heidegger. Eliane Escoubas, dans « Questions heideggériennes10 », raconte comment Heidegger relie le concept de « Dasein » à celui de « Stimmung », comme si l’un ne pouvait aller sans l’autre. L’être-là profondément dépendant de l’atmosphère. Comme si, l’accès à l’existant à l’être-au-monde, l’être-là d’une personne se situait exactement dans une topologie de la « stimmung ». Le terme en allemand est traduit par atmosphère, ambiance. Il est construit sur la racine « stim » qui veut dire voix. Étonnant comme atmosphère et voix sont ici mêlées. L’atmosphère d’une pièce est faite de voix qui se tissent les unes les autres pour façonner, affecter et donner forme à une ambiance singulière. L’angoisse comme l’ennui teinte l’atmosphère d’une tonalité affective singulière. Nous y avons accès, étant plongés dans cette même atmosphère. Son exploration, peut-être l’occasion, de rejoindre l’autre en se dégageant de l’isolement individualiste. Elle permet une nouvelle qualité de mobilisation. Parfois, l’intensité est si forte qu’il faut prendre du recul, parfois elle laisse surgir une émotion non contrôlée, souvent elle provoque un trouble propice à la reliance. L’étonnement peut surgir à cet endroit, lorsque le thérapeute nomme le « il y a » de l’atmosphère, lorsqu’il nomme la résonance affective, de l’étonnement et du soulagement de ne plus être isolé, seul dans son “monde”. Ce que je provoque a le droit d’exister. Les questions qui se posent alors relèvent d’une responsabilité commune : « comment allons-nous faire pour traverser ensemble ces affects ? »
Quelque chose de singulier émerge, l’atmosphère change, peut devenir plus rugueuse ou plus dynamique. À nous d’en faire quelque chose, de prendre le temps de la traverser, de l’éprouver, d’ouvrir ensuite du possible si la situation est suffisamment contenante pour laisser les perturbations s’exprimer. Elle leur permet d’exister et de changer parfois de tonalité. D’une certaine façon, nous pouvons dire qu’elle guide nos actions.
Vignette clinique
Un patient que je suis depuis plusieurs mois souffre de dépression en s’approchant de l’âge de la retraite. Il n’a plus d’activités, n’arrive plus à trouver du sens à ce qu’il fait. Sa question récurrente en thérapie est : « à quoi bon ? ». Son récit est lent, entrecoupé de silences, les mots se cherchent. Je prends mon temps, mes interventions cherchent à être au rythme, à s’ajuster à son rythme. Je sens bien que, si je vais trop vite, ça risquerait de le brusquer. Aujourd’hui pourtant, quelque chose de nouveau est apparu, les sourires se sont faits plus présents. Quelques fois nous avons pu rire, ce qui n’avait jusqu’alors jamais eu lieu. Nous avons ri ensemble de la situation en ce qu’elle apparaît comme non productive, au sens toujours incertain, à reconstruire au fur et à mesure. Nous en avons ri entre deux silences, et la mélodie n’était déjà plus tout à fait la même.
Références
1. PERLS, F. (2020) Psychopathologie de l’awarness. L’exprimerie, p. 21
2. Ibid, p.211
3. Ibid, p.211
4. MERLEAU-PONTY, M. (1976) Phénoménologie de la perception. Gallimard Ed.
5. MERLEAU-PONTY, M. (2006) L’œil et l’esprit. Folio plus philosophie Ed. p.14
6. Ibid, P.14
7. Robine J-M. (2015), L’Homme de la situation, in Cordier H. & Charlier CL. (Eds) Vers une clinique de la situation, L’exprimerie, St Romain.
8. WOLLANTS, G (2008) Thérapie de la situation. L’exprimerie Ed. p.70
9. ROUSTANG, F. (2000) La fin de la plainte. Odile Jacob Ed.
10. ESCOUBAS, E. (2010) Questions heideggeriennes Stimmung, logos, traduction, poésie. Hermann Ed.
