L’erreur, en corps et toujours l’erreur…

2026

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De l’apprentissage de l’erreur à l’école, à la pratique de gestalt-thérapeute, un chemin fait de rupture et de transformation

L’erreur, cette vieille amie…

À l’invitation d’une écriture sur l’erreur, je n’ai pu m’empêcher de replonger dans de vieux souvenirs, ceux qui refont surface, à certaines occasions, pas les plus heureuses. Une petite bascule qui retombe à l’intérieur, une sensation en mi bémol, la tristesse jamais loin. Un goût qui traîne depuis l’enfance, une vieille connaissance, parfois pesante, silencieuse.

J’ai été un élève très moyen, comme certains d’entre nous, j’imagine, pas de grande facilité, quelques matières plus accessibles que d’autres, mais dans l’ensemble très moyen, des notes en dessous et un peu au-dessus de la moyenne, parfois un quinze, souvent un cinq. Et puis des matières complètement étrangères. L’orthographe, par exemple, est peut-être un des souvenirs les plus douloureux de la période collège. Une dictée par semaine pendant quatre ans de la sixième à la troisième. C’est long, surtout quand la note atteinte est d’une stabilité sans faille, d’une régularité à toute épreuve, un zéro pointé par semaine. Connu, reconnu, attendu, redouté, presque apprivoisé, presque... Je me souviens encore avec émotion, les fois où je restais sous la barre des vingt fautes. J’obtenais une note allant de zéro à trois… sur vingt (intériorisé secrètement et solitairement comme l’équivalent d’un dix-huit sur vingt). La joie de descendre sous la barre des vingt fautes restait sourde, silencieuse trois sur vingt pas de quoi sauter au plafond. Lors d’une visite dans une église, j’y ai déposé un cierge espérant qu’un miracle advienne, en vain. Le soulagement est arrivé au lycée en apprenant qu’il n’y aurait plus de dictée. Un zéro par semaine pendant quatre ans, de onze à quinze ans. Ça laisse des traces, ça marque. Avec le temps (beaucoup de temps), l’orthographe et la grammaire se sont améliorées. L’outil informatique et les logiciels de correction également, il m’arrive encore à penser que je reste plus fort qu’eux (les logiciels).

Qu’est-ce que je garde de cette expérience ? L’art et la manière de camoufler les fautes lorsque je dois écrire à la main. J’ai appris à soigner l’écriture pour la rendre à la limite du lisible, entremêlant les lettres les unes avec les autres, espérant ainsi cacher les fautes du regard inquisiteur. J’éprouve toujours un léger malaise à chaque rendu d’écrit, malgré un goût de l’écriture et de la lecture. Une légère honte qui se tapisse en fond, qui ne se dit pas. Il y a quelque chose que je n’ai jamais vraiment intégré. Des règles qui restent encore obscures à l’écriture. C’est là silencieux, c’est inscrit dans le corps, l’écriture, l’erreur incorporée, l’erreur devenue style. L’école nous façonne, nous discipline vis-à-vis d’une norme, d’un attendu. Nous avons juste ou faux. Lorsque l’erreur est répétée, elle pourrait se faire passer pour naturelle : « oui, il est comme ça lui » « ça m’étonne pas de lui ça… » « peut mieux faire... ». Si seulement ils savaient tous ce que j’ai fait pour mieux faire sans jamais y arriver. J’ai trouvé des stratégies plus ou moins discrètes pour danser l’erreur au bout de stylo, pour apprendre à tortiller l’écriture sur la feuille. J’ai préféré la sonorité des mots à l’application de règle. Un long chemin d’errance en solitaire durant lequel l’apprentissage des règles a été semé d’embûches, d’écart, de tentative, d’échec, d’impuissance, d’abandon de résignation, un long chemin solitaire et familier.

Souvenirs du collège à 12 ans devant la feuille de dictée : est-ce qu’un jean s’écrit « gean » ; « jenn » ; « jinn », je ne sais plus. Il y a un doute là, un doute silencieux, un doute qui effondre toute certitude. Impossible de vérifier. Trop dur de demander.

Voilà ce que le terme erreur évoque en premier lieu. Un difficile chemin pour exister face à une norme souvent incompréhensible et l’envie, folle et furieuse, de lâcher les mots et de la tordre aussi tôt. Camoufler, tortiller, danser l’écriture pour la rendre présentable. Un fond de tristesse aussi d’avoir la sensation de ne jamais y arriver complètement, d’échouer toujours encore un peu. Une résignation parfois d’en être encore un peu là. J’en garde aussi une certaine affection pour tous les abîmés des dictées. Pour celles et ceux qui se fabriquent un corps singulier tissé de toutes ces marques, ces bleus, ces cicatrices qu’ont dessinés l’ensemble des erreurs qu’ils ont dû traverser. Quelle respiration lorsque, jeune adulte, puis adulte, j’ai pu être dans des formations où l’enjeu n’était plus l’orthographe ni la grammaire, mais le sens, quand enfin de la valeur était accordée à autre chose que l’apprentissage par cœur de règles et de normes. Quelque chose pouvait enfin s’épanouir et faire de l’ombre à la rythmique erreur-correction. Même si les affects incorporés à l’école ne sont jamais très loin lorsque le sentiment d’erreur réapparaît. D’une certaine façon, écrire ici continue de participer de ce chemin de transformation, de réappropriation.

L’erreur en corps,

Identifier l’erreur en thérapie n’est pas chose facile, elle paraît à la fois multiple, polysémique. D’où vient-elle ? Du côté du thérapeute ? Du patient ? Est-elle produite par la situation ? Dans quel cas peut-on encore parler d’erreur ? Le premier réflexe en tournant autour de la question a été de penser l’erreur du côté du thérapeute. Il est garant de ce qu’il ce passe au cabinet, le patient, lui, est libre de venir déposer ce dont il a besoin, envie comme il en a envie comme il le veut/peut. La responsabilité du professionnel est de travailler à partir de ces données. En ce sens, une erreur possible serait d’oublier que la place est asymétrique. Nous ne sommes pas au même endroit de la situation. Les intentions se rencontrent, s’entremêlent, à condition de ne pas les confondre. Je ne suis pas là pour prendre la place, couvrir l’expérience du patient, mais pour être au service du processus. Nous nous référons à une charte déontologique afin d’éviter de se prendre au piège des enjeux de pouvoir, d’emprise, de confusion des registres de relation. Confondre les places, abuser du pouvoir, s’imaginer sauveur font partie des erreurs possibles, voire de faute professionnelle qu’il nous faut à minima mettre au travail quand elles arrivent. Les resituer dans une perspective de situation ouvre un autre possible. Les questions ne sont plus : je fais l’erreur de me prendre pour un sauveur, mais plutôt : qu’est-ce qu’il ce passe dans cette situation pour que je me prenne pour un sauveur ? Pour que je confonde les places ? Pour que la possibilité de l’abus apparaisse dans le champ ? Dans cette perspective, l’erreur serait de ne pas se poser la question et de rester coller au phénomène. La supervision en ce sens est un « garde fou » au sens propre du terme. Si nous pensons l’erreur aussi comme « errance », la supervision est l’espace essentiel pour remettre le processus au cœur de la relation. J’ai besoin de l’autre pour penser, seul, je risque l’errance, ce serait une erreur que de s’imaginer capable de s’aventurer dans un champ brumeux sans canne pour tâtonner et se déplacer. J’ai besoin de l’autre pour voir les angles morts et parfois la vie cachée dans leurs plis.

Comment penser la place de l’erreur au sein de la relation thérapeutique ? L’erreur banale, quotidienne, celle qui souvent se cache, se voile, se tortille ? Je me souviens de la toute première patiente que j’ai reçue au cabinet, la joie de recevoir, le désir, l’envie d’exercer comme gestalt-thérapeute. Son mail, reçu une semaine plutôt, était sans ambiguïté : elle se sentait en grande souffrance, un « burn-out », une rupture amoureuse, le vide vertigineux le besoin urgent d’être accompagné. En le lisant, j’étais à la fois impressionné et excité à l’idée d’être là pour quelqu’un en grande souffrance, dans le besoin. Puis le jour « J » arriva. J’ai attendu patiemment l’heure. Enfin la porte sonne, la porte du cabinet s’ouvre, elle (la patiente) entre, s’assoit sur le canapé de la salle d’attente. Je la rejoins pris à la fois d’excitation et d’angoisse. Je me vois encore l’accueillir les bras grand ouverts, la saluant par son prénom. Ça me surprend, je ne l’ai pas vu venir, pas prévu évidemment. C’est sorti tout seul, ma première séance. L’instant d’après, je ressentais une gêne dans cet élan pas tout à fait ajuster à une première séance, reconnaissons-le. Ou peut-être, une intensité en écho à l’élan de son mail ? Comme quelque chose appartenant déjà à la situation ? Est-il acceptable d’accueillir une patiente les bras grands ouverts ? Aujourd’hui les accueils sont moins débordants, plus attentifs aux premiers instants, plus tranquilles, plus disponibles. Était-ce une erreur ? Une faute d’accordage ? Je ne l’ai plus fait, je ne me fais plus surprendre. Ce souvenir est toujours entremêlé de gêne et d’amusement. J’y pense aujourd’hui comme une maladresse, avec du recul, elle ne me semble pas avoir impacté le reste de l’accompagnement, je n’ai pas eu non plus le réflexe de le vérifier avec elle. Quand la gêne encombre la possibilité de nommer les choses.

Et puis, les premières séances sont l’occasion de la rencontre, de l’accordage, de l’alliance thérapeutique. L’important est de faire du commun, d’entendre le langage de l’autre, d’ouvrir l’espace de résonance. L’alliance des premières séances est centrale pour la suite de l’accompagnement. Le patient comme le thérapeute cherchent à sentir dans quoi ils s’embarquent mutuellement. Il est donc important de prendre le temps de cet accordage, de laisser venir, de ne pas trop « déborder ». Giancarlo Jr. Collacciani dans son texte « Le thérapeute suffisamment bon » rappelle combien le temps de l’alliance et de « l’attachement » est fondamental au processus thérapeutique, il écrit : « négliger (l’alliance) dans sa pratique serait presque une faute éthique ».p.4

Nous devons œuvrer dans ces premières séances à nous laisser façonner par la situation. Nous « gouttons » la situation, le temps de la différenciation n’en sera que plus pertinent. Pour autant, l’hypothèse centrale du texte de Collacciani est que l’alliance pour l’alliance ne suffit pas. C’est plutôt dans le cycle alliance, rupture et réparation que se fait le processus thérapeutique. Voilà quelque chose de rassurant. Le thérapeute uniquement bon ou parfait n’existe pas. Ce serait presque inquiétant d’imaginer un praticien capable de s’ajuster à tout, tout le temps, ayant toujours le bon mot, le bon geste. À l’imaginer ainsi, le thérapeute juste « bon » deviendrait presque totalitaire, non ? Comme un risque d’emprise en séance. Comme si toutes les aspérités, les zones d’ombres, les angles morts, les non-dits, les absences, les désillusions, les manquements, les maladresses n’existeraient plus. Impossible de se différencier, le mythe de la fusion revenue. Giancarlo affirme son hypothèse : « Les maladresses du thérapeute pourraient, contre intuitivement, être une dimension évolutive et incontournable du changement en psychothérapie ».

J’aimerais proposer ici trois vignettes cliniques afin d’illustrer quelques facettes du cycle alliance rupture-réparation.

Marie : maladresse et frustration

Marie habite depuis plusieurs années en communauté, ses enfants ont grandi là. Lors des dernières séances, nous avons abordé la relation qu’elle entretient avec son fils, aujourd’hui un jeune homme. Il est actuellement en thérapie et lui fait un certain nombre de reproches.

Marie : J’ai envie de revenir sur la relation a mon fils, après ce que nous avons raconté la dernière séance.

Thérapeute : Oui ?

M : Je me souviens quand il était petit, je devais l’emmener lui et d’autres enfants du groupe à l’école, il devait avoir sept ou huit ans et, souvent à ce moment, il faisait des crises. Les autres parents me faisaient souvent la remarque que je devrais être plus ferme avec lui. Et un matin, alors que son refus était un peu plus marqué que les autres fois, j’ai craqué. Je me vois encore lui gueuler dessus comme du poisson pourri et devant les autres en plus. Aucun enfant n’a bronché. Je lui ai pris fortement le bras et j’ai gueulé, pendant dix minutes peut-être. Au départ il s’est calmé un peu surpris, puis sa crise s’est emballé. Au bout de dix minutes, c’est moi qui ne lui ai plus parlé. Je lui ai dit d’un ton sec de rester là pendant que j’amené les autres enfants à l’école. Et quand je suis revenu, il était calme, il m’attendait dans le salon. De le voir tout calme comme ça, ça m’a encore plus fait craqué, je lui ai encore crié dessus. C’était la première fois.

Je me rends compte en l’écoutant que je ne ressens pas grand-chose, voire même que je reste un peu à distance d’elle. Elle cherche ce qui a pu traumatiser son fils. C’est une thématique qui revient souvent : celle de ces enfants et de l’éducation donnée dans la communauté. Je perçois que cette scène est importante pour elle, pourtant je ressens de la retenue, une certaine distance chez moi. Mon écoute est presque froide. J’ai la sensation qu’elle cherche ma validation et je n’arrive pas à lui donner ni à la nommer. Ce n’est pas très clair, je fais le choix d’attendre encore un peu. Il me semble qu’il y a une évidence de son côté que je n’arrive pas à valider. L’évidence que ce que vit son fils actuellement serait directement lié aux traumas de l’enfance. Curieusement cette évidence me ferme. À la fin de son récit, Marie laisse apparaître une émotion à la fois entremêlée de tristesse et d’étonnements, à laquelle je ne réponds pas. Je me sens distant, presque froid, après un silence, Marie continue son récit en passant de sujet en sujet. Le creux entre nous s’agrandit, je finis par perdre le fil de ce qu’il se passe et me sentir de plus en plus loin. L’espace entre nous semble s’épaissir, les mots s’y perdent. Je sens mon corps se recroqueviller légèrement, mes épaules se soulèvent, ma respiration devient superficielle, comme si je retenais mon souffle. J’ai la sensation qu’un voile froid s’installe dans la pièce.

J’interviens :

T : Je ne sais plus où on en est, comment tu te sens toi ?

M : Pas très bien justement

T : Oui, est-ce que ça a à voir avec ce qu’il s’est passé tout à l’heure ?

M : Oui, (silence)

T : Tu peux m’en dire un peu plus ?

M : Ben, je te raconte quelque chose d’important et toi, tu ne dis rien, ça fait plouf

Un silence lourd s’installe, si dense qu’il en devient presque audible. Quelque chose se noue à l’intérieur, empêchant toute réaction de se manifester. Marie, elle baisse les yeux vers ses mains. Les doigts s’entremêlent et se serrent les uns sur les autres. L’atmosphère se charge, presque électrique. Plusieurs mots émergent en silence, déception évidement, incompréhension aussi, crispation, puis colère silencieuse. Sensation et mots qui viennent fissurer le lien ?
S’en est suivie une tonalité proche de la frustration, un retrait, un refuge en mode « automatique ». Marie continue de parler, de raconter, mais le corps est resté en demi-teinte, plongé dans son intériorité. S’en est suivi une sensation d’éloignement.

T : Ça me touche là, quelque chose nous a éloignés ?

M : Je ne m’attendais pas à ça, à ce qu’il ne ce passe rien, c’est important ce que je t’ai raconté et que tu ne dises rien a créé quelque chose d’étrange, un vide à l’intérieur. J’ai pensé à te partager ça ces derniers jours. Et tu n’as fait aucune remarque, tu ne m’as rien dit, c’est dur. J’attendais une réflexion de ta part, même pour me dire que si tu es d’accord ou pas. Mais là ça a fait « plouf ».

T : Je comprends, qu’est-ce que j’aurais pu dire ?

M : Ben, que tu me dises ce que tu en penses, si je me trompe ou non et puis c’est souvent comme ça de toute façon.

T : Comme ça ?

M : Quand j’avance quelque chose et comme personne n’y répond, j’ai l’impression de ne pas être reconnue, c’est blessant.

T : Ce qu’il s’est passé avec moi ?

M : Oui, je me suis senti blessée que tu ne dises rien, que ça fasse plouf…

T : C’est vrai j’ai ressenti aussi, je n’ai pas su quoi en faire, je suis désolé.

M : Ben il suffisait juste de dire quelque chose.

T : Si ça arrive encore, est-ce que tu pourrais me le faire remarquer ?

Un sourire réapparaît sur son visage, elle poursuit en racontant dans d’autres situations combien la sensation de rupture du lien lui est douloureuse. Ma distance, mon absence de réaction a entraîné une « rupture » à cet endroit et une difficulté à le nommer pour elle comme pour moi. Il a fallu que le récit finisse de me distancier pour que je lui fasse remarquer. Était-ce une maladresse au sens de Collacciani ? Peut-être, dans le sens où je n’ai pas nommé ce qu’il se passait pour moi. Je suis resté distant, froid, sans répondre à la demande implicite de Marie, qui était de valider son hypothèse. Est-ce que j’y aurais perçu un risque à répondre à cette demande ? Pourquoi ne pas l’avoir tout simplement questionnée là-dessus ? Avec un peu de recul, j’ai la sensation que Marie est venue en séance avec un récit tout fait, une évidence, une compréhension de l’état affectif de son enfance qui prend sa source dans les traumas de l’enfance dont elle serait responsable. J’ai ressenti une force dans son intention de me la partager, qui a participé d’une certaine raideur chez moi. Je n’ai pas su quoi en faire si ce n’est d’être pris dans une certaine raideur, d’en manifester une distance. C’est le dialogue qui s’en est suivi qui a permis de mettre en mot l’expérience que nous venions de traverser tous les deux. Lorsque j’ai perçu que Marie chercher une validation autour d’une évidence qui ne me semble pas si évidente que ça, j’ai senti mon corps se raidir, une distance s’est installée. Et je n’ai pas su quoi en faire, j’y vois une maladresse, un autre chemin aurait été d’éclaircir tout de suite sa demande, ou de répondre à son besoin de confirmation. Mais je suis resté dans une certaine raideur et distance sans nommer ce qui était en train de se passer. Elle en a ressenti une frustration, une déception, ça a fait « plouf », me dit-elle. Ce n’est qu’à partir de cette déception, que quelque chose a pu s’explorer différemment.

Eddy : l’erreur incorporée

Ce matin, un patient me raconte sa difficulté à affirmer ses choix à la fois dans sa vie professionnelle et personnelle. Il me fait une demande claire : celle de l’aider à prendre une décision. Il est indépendant et doit faire un choix qui risque de décevoir un certain nombre de clients, mais qui, à terme, peut lui apporter plus de confort à la fois financier et de vie. Nous explorons la problématique et puis je finis par lui demander comment il se sent avec tout ça.

Eddy : J’ai l’impression d’être une feuille prise dans le vent, qui ne sait pas où elle va.

Je trouve l’image très parlante et nous passons un peu de temps à l’explorer sur le registre de l’imaginaire et de ressenti. Je finis par conclure que, pris dans le désir d’autres, c’est le sien qui a du mal à s’affirmer. Je cherche à le vérifier au travers du « c’est comme ».

Thérapeute : C’est comme si ton désir ne pouvait s’affirmer, comme s’il était pris dans celui des autres, tu n’arrives pas à rester ancré.

C’est en formulant cette phrase que je prends conscience de deux choses : tout d’abord du ton un poil directif de la formulation et ensuite, je donne une explication au lieu de continuer à explorer la situation. Eddy m’écoute et ne dit plus rien. Son regard finit par plonger dans le sol, la tête baissée. Ses mains se sont rejointes sur ses jambes. Le ton de sa voix n’est plus tout à fait le même. Alors qu’il y avait un certain dynamisme dans l’explication de sa situation, elle se fait plus basse. Il me répond un « oui » sans me regarder. Est-ce qu’il y aurait eu violence à cet endroit ? L’atmosphère s’est tendue, crispée, durcie. Je sens mon corps être soudainement traversé par une sensation entremêlée de micropiqûres, de tension et d’envie d’aller vers. Je perçois Eddy se refermer sur lui-même. Je m’avance légèrement dans mon fauteuil. Je ressens l’envie de le soutenir, de le ramener vers moi, lui dire qu’il peut y arriver. Je sens que mon corps se met en position haute face à lui qui se recroqueville dans son fauteuil. J’ai presque la sensation de devenir comme un professeur d’école qui voudrait soutenir son élève, lui permettre de se relever. Comme si je savais ce qu’il fallait faire. Comme si j’avais la solution pour lui.

T : J’ai l’impression d’être comme un professeur d’école, comme si je voulais que tu comprennes quelque chose et toi comme un élève en face qui ne sait pas ce qu’on attend de lui, est-ce que ça a du sens pour toi ?

E : J’étais comme ça enfant, à chaque fois que je me faisais engueuler, que je me faisais reprendre, ou dès qu’il y avait des disputes avec les autres enfants.

Silence, l’atmosphère se charge d’intensité. Les mains du patient se contractent, les corps se referment. Les poings se ferment et se relâchent. Ma poitrine se resserre, je sens mes pieds s’enraciner dans le sol comme si je craignais de basculer dans un épais brouillard.

T : J’ai la sensation d’être loin de toi,

E : Je ne sais pas comment faire là… j’ai l’esprit brouillé… je me sens perdu.

Silence, le brouillard remplit la pièce, je ne sais plus s’il faut que je m’approche ou que je m’éloigne. J’essaie de m’y appuyer :

T : J’ai l’impression que c’est tout l’espace qui est embrouillé, je ne sais pas comment faire ? Si venir vers toi, ou pas…

Eddy, lève les yeux vers moi, le regard triste.

T : Est-ce que je peux être là avec toi dans le brouillard ?

E : Je ne sais pas ce que ça veut dire…

T : Est-ce que l’on peut rester ensemble là ?

Quelque chose lâche en moi à ce moment-là, en même temps que son regard se tourne vers moi, presque amusé. Comme si un possible venait d’apparaître. Plus besoin de le secourir. Plus besoin d’aller le repêcher. Mais une curiosité nouvelle à explorer ensemble l’épaisseur de l’atmosphère. Une façon de faire un pas de côté. Je ne veux plus le sortir du brouillard, je ne veux plus qu’il affirme quoi que ce soit (qu’il corrige son comportement), mais, au contraire, j’essaie d’être curieux de ce que nous sommes en train de traverser ensemble, deux êtres pris dans le brouillard et le silence.

Eddy relève la tête, m’adresse un : Oui, mais ce n’est pas très agréable et je n’ai pas l’habitude d’être avec quelqu’un là-dedans.

T : Peut-être que tu peux m’aider à le traverser ?

E : Comment ?

T : Peux-tu me faire une visite de ce brouillard ? Je crois que ça pourrait m’aider à savoir où je suis.

S’en est suivi un dialogue durant lequel nous avons entamé une exploration du brouillard. Quelque chose d’amusé a pu apparaître et le brouillard petit à petit s’est dissipé. J’ai senti mon corps se détendre, au fur à mesure que le sien prenait de la consistance. Quelque chose à pu se fluidifier et les figures de professeur et d’élève s’estomper.

Quand Eddy a baissé la tête, j’ai eu l’intention de faire quelque chose avec lui pour lui. Comme si une attente accompagnait cette intention. Comme si la situation tout entière amenait nos corps à être en position haute et basse l’un en face de l’autre. Il m’a fallu la lâcher pour m’autoriser à explorer autrement ce qu’il était en train de se passer. Et il a fallu du temps pour proposer une exploration du brouillard entre nous. Pour ne pas tomber tout d’un coup dans le jeu de posture « professeur / élève » où les figures sont connues, incorporée. Comme si le sentiment d’échec nous plongeait tout de suite dans ce jeu de rôle, l’élève fautif et le professeur expliquant ce qu’il faut faire. Tout est en ordre, rien ne bouge.

Bertrand : technique et agressivité

Bertrand est en thérapie depuis un certain moment, souffrant de dépression, il décrit une baisse d’énergie, une grande fatigue, des difficultés à faire des choses, sortir de sa chambre…

Lors d’une séance, au fil du récit, j’entends comme des angoisses qui tapissent le contenu. Parfois des raideurs dans le relief des mots et des phrases. Le corps est tendu. Les épaules contractées. Le visage semble se tordre à chaque nouvelle idée. Quelque chose me paraît difficile d’accès. Je n’arrive pas à mettre des mots sur ce que je ressens. Mais mon corps se laisse aller à des microtorsions musculaires. En l’écoutant, je me pose également la question, est-ce que quelque s’adresse à moi là-dedans ? Est-ce que ce qu’il me raconte à avoir avec la situation présente ? Je tente un premier pas dans ce sens avec une question du type « Est-ce que ce que vous me racontez pourrait avoir du sens ici ? ». Il me regarde, attend quelques instants avant de répondre par la négative et continuer son récit. Pour autant, je fais le choix de ne pas lâcher. Il contourne mes questions. J’y perçois une façon de faire baisser l’intensité de ce que je lui adresse. Le dialogue se poursuit, nous en venons à échanger sur ce qu’il se passe entre nous, la façon dont je lui adresse les questions, ma volonté de parler de nous dans l’ici et maintenant et sa façon de contourner la question. Il se sent déboussolé. Je nomme l’angoisse qui pourrait apparaître. Nous développons sur ce thème. Je cherche avec lui comment relier ce qu’il me raconte à ce que nous vivons. Je ne lâche pas. Il y a quelque chose d’éprouvant à faire monter l’intensité entre nous de cette façon. Mais c’est comme si mon corps, une fois embarqué sur ce chemin, en devenait curieux de l’exploration. Je ne lâche pas.

À la fin de la séance, un sourire apparaît sur son visage. Il me remercie pour ce qui s’est passé. Je me sens éprouvé et en même temps satisfait d’avoir suivi le fil de l’intensité. J’ai tenu, me disais-je, j’ai ramené dans la situation ce qui dans le récit faisait figure.

Puis, la séance suivante, Bertrand y revient :

Bertrand : Je voudrais revenir sur ce qu’il s’est passé la dernière fois, ça ne me va pas. J’y ai beaucoup pensé pendant la semaine et je ne me suis pas senti bien. Je n’ai pas compris ce que vous vouliez faire ni pour quoi vous aviez insisté sur la question de l’angoisse. Je veux dire, je ne sais même pas ce que ça veut dire, l’angoisse…

Le ton de Bertrand est à la fois affirmé et embêté. Je ressens un moment de surprise, je ne m’y attendais pas. J’ai le souvenir de son remerciement en fin de séance. Je ressens comme un vacillement, le ton de ma voix se fait plus bas, j’écoute.

B : Je veux dire, c’est précieux ce qu’il se passe ici. Mais là, je n’ai pas compris pourquoi vous aviez insisté sur ce qu’il se passe entre nous, j’étais en train de vous raconter quelque chose, ce n’est pas les règles que nous avions convenues.

Ma voix s’ajuste une tonalité basse : oui c’est vrai que j’ai insisté, je m’en excuse, surtout sans prévenir de ce que j’étais en train de faire…

B : Je sais bien que vous voulez bien faire, mais là, je n’ai pas compris, je veux bien qu’on travaille, mais j’ai besoin de savoir qu’est-ce qu’il va se passer et comment.

T : J’entends et je reconnais que je suis allé un peu vite sur la question de l’angoisse, ça m’arrive d’aller un peu vite dans un raisonnement, est-ce que, pour la prochaine fois, on pourrait essayer de s’y prendre autrement ?

B : Oui, mais vous voulez faire comment ?

T : Est-ce que ça pourrait vous aller si je vous préviens que bascule dans le registre de ce qu’il ce passe ici, plutôt que d’y aller sans avertir ?

B : Oui je préfère être prévenu, et, pour l’angoisse, j’ai besoin que vous précisiez ce que vous entendez par là.

La rupture ne s’est pas faite pendant la première séance, mais dans l’entre deux. Je ne l’ai pas perçue. Il a fallu ce deuxième temps pour que je me rende compte que, là où je pensais tenir quelque chose, il y a eu un rapport de force. Il me semblait important d’intensifier la relation et de revenir à ce qu’il se passait entre nous. Comme si, après plusieurs séances à s’immerger dans une tonalité à faible intensité, j’ai eu le besoin de ramener un peu de vie. C’était la première fois depuis le début de l’accompagnement que j’osais recentré la relation dans l’ici et maintenant. L’envie d’un changement de rythme, d’un changement de texture, de sortir de l’atmosphère lourde. Et cette fois-ci il m’a semblé possible petit à petit de recentrer le contenu dans l’entre de la relation. Il m’a semblé y aller pas à pas, sans lâcher le fil. Pour autant, je changement de rythme à aussi pu faire violence. Mon insistance a créé un sentiment de malaise et de l’incompréhension. La possibilité d’y revenir, de le déposer, de le déplier, d’en faire quelque chose a permis un réajustement, une agressivité « saine » envers la situation et un point de bascule pour la suite du travail.

Référence

Giancarlo Jr. Collacciani, Université du Québec à Montréal, « Le thérapeute suffisamment bon, un regard développemental sur la gestion des ruptures dans l’alliance thérapeutique. »